Apprendre à créer

Dans mon premier article intitulé “Apprendre à regarder”, j’avais partagé avec vous quelques pistes pour que vos enfants deviennent de parfaits regardeurs ou presque. Imprégnés sensiblement depuis la naissance, ils acquièrent des compétences nécessaires pour voir et ressentir.
Mais l’Art est une médaille à deux faces, et si la présence du regardeur est importante pour faire l’oeuvre 1, celle du créateur est indispensable.

Le moment crucial de chaque artiste est sa transmutation « d’être récepteur » en « être émetteur » : là, il devient créateur, être rarissime découvrant son rôle qui consiste à donner. 2

Il est communément admis qu’il y a dans chaque enfant un artiste 3. Le sujet est évidemment un peu plus complexe, mais les enfants sont dotés d’une vision intuitive du monde particulièrement propice à la création et que regrettent de nombreux artistes devenus adultes. Car cette vision intuitive est fréquemment abandonnée vers l’âge de huit ans, au profit d’une vision analytique qui, si elle est indispensable à la vie en société, peut lorsqu’elle est dominante “relever davantage de l’étroitesse d’esprit et du manque d’humanisme”. 4  Tout l’enjeu consiste donc à veiller à ce que l’enfant parvienne à combiner ces deux visions essentielles à l’équilibre cognitif, afin qu’il en résulte “l’être créatif par excellence”. 5

Voici quelques pistes pour accompagner votre enfant tout au long de son évolution. Les âges sont donnés à titre indicatif et peuvent varier en fonction des enfants, par contre les étapes sont toujours franchies dans le même ordre. J’ai illustré ces dernières par des dessins de ma production, précieusement conservés par mes parents 😉

12/18 mois

L’enfant découvre de manière fortuite sa capacité à laisser une trace. Il comprend le lien de causalité entre son geste et le résultat sur la feuille. Daniel Widlöcher 6, appelle cela “le moment originaire du dessin”. Il n’y a aucune intention derrière le geste, l’enfant étant tout à son plaisir sensoriel.

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Proposez-lui d’explorer différents outils (craies, peinture à doigts, feutres, crayons…) et différents supports (grandes ou petits feuilles, lisses ou texturées, carton…). Il pourrait être intéressant également d’afficher la production de votre enfant à sa hauteur, accompagnée d’une photographie de lui en pleine action, afin de l’aider à faire le lien entre le processus et le résultat.

Petit à petit, l’enfant parviendra à contrôler son geste.

2/4 ans

Le geste est de mieux en mieux maîtrisé. L’enfant découvre une analogie entre la ligne et l’écriture qu’il tente d’imiter. Les formes apparaissent sans intention et ce n’est qu’après coup que l’enfant tente de faire des rapprochements avec le réel. C’est ce que Georges-Henri Luquet appelle “le réalisme fortuit”. Un peu plus tard viendra la phase de “réalisme manqué” au cours de laquelle l’enfant a le souci de représenter la réalité. 7
C’est à ce moment là qu’apparaît le tant attendu “bonhomme-têtard”.

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Veillez simplement à fournir à vos enfants le matériel dont ils ont besoin pour s’exprimer. Si vous le pouvez, organisez l’espace de manière à encourager la créativité en attribuant une place à chaque outil et en laissant le matériel en libre accès lorsque c’est possible. C’est évidemment plus difficile lorsqu’il s’agit d’activités salissantes comme la peinture, mais il est tout de même possible de présenter le matériel de manière attractive. Vous pouvez par exemple vous inspirer de la table-palette mise au point par Arno Stern. Elle comporte 18 pots de couleurs, alignés selon le spectre chromatique. Face à chaque couleur, se trouve un gobelet d’eau et un porte pinceau supportant petits et gros pinceaux. Le but du jeu est d’utiliser un pinceau par couleur. Lorsque l’enfant souhaite changer de couleur, il change de pinceau. Ce cérémonial, compris même par les plus petits, leur permet d’entrer “sérieusement dans le jeu”. D’après Arno Stern, “cette rigueur développe le savoir-faire de chacun, lui donne de bonnes habitudes, (…) va de pair avec la liberté”. 8

5/7 ans

Georges-Henri Luquet appelle cette phase “le réalisme intellectuel” 7. L’enfant dessine ce qu’il perçoit de la réalité (et non ce qu’il voit). Il la transcrit en utilisant une collection d’images constituées de formes géométriques et que l’on pourrait qualifier de stéréotypées: maison, personnage (souvent la famille), soleil, arbre, fleur, animal, véhicule. C’est aussi à ce moment là qu’apparaît la notion d’espace et ses limites. Des lignes représentant le sol ou le ciel surgissent. Les détails ont leur importance, ils sont souvent hors de proportions ou surprenants.

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Prenez garde à ne pas juger les dessins de vos enfants avec vos yeux d’adultes. “L’important n’est pas la ressemblance à l’objet extérieur, mais la façon dont il est pensé, accueilli, utilisé par une personnalité déjà formée.” 9

Rappelez-vous qu’à ce stade, l’enfant traduit sa propre vision du monde, et non celle de l’adulte. Émettre un avis sur sa production et l’encourager à être plus réaliste serait contre-productif, d’abord parce que cela met l’importance sur le résultat plutôt que sur l’effort, ensuite parce que cela risque de miner sa confiance en lui, et enfin parce que vous risquez de lui ôter tout plaisir de créer en transformant le jeu en contrainte. Vous pouvez par contre l’encourager à faire en vous inspirant encore une fois d’Arno Stern:

“Le novice habitué à faire un dessin vite fait, le plus souvent appris par cœur d’après un modèle, est souvent pris au dépourvu lorsque, m’ayant dit “J’ai fini!”, je lui réponds “Non, tu viens juste de commencer. Continue donc!” Il commence par rétorquer: “Mais je ne sais plus quoi faire!” (…) Je dis: “Ca ne fait rien. Tu n’as pas besoin de savoir! Prends un pinceau. Il saura!” Et ce seul encouragement est, généralement, suffisant pour que le jeu se poursuive.” 8
Ainsi l’enfant développe des capacités insoupçonnées et devient autonome.

8/10 ans

On assiste à ce stade à un basculement puisque l’enfant ne dessine plus ce qu’il perçoit, mais ce qu’il voit. George-Henri Luquet appelle cette phase le “réalisme visuel” 7.  La perspective et les proportions apparaissent, les couleurs sont fidèles à celles de l’environnement et l’enfant commence à représenter des éléments faisant partie de sa culture (personnage de dessins animés ou de contes, super-héros…)

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Lorsque l’enfant entre à l’école sa pensée est encore intuitive (certains utilisent les mots perceptive ou syncrétique). Petit à petit, l’enseignement le pousse à abandonner cette pensée intuitive au profit d’une pensée analytique, en favorisant la logique et le langage écrit et oral. Si cette pensée analytique est utile à la vie en société, il est dommage de faire disparaître la créativité. Pour y remédier, Ehrenzweig nous conseille ceci:

Il serait inutile, et même erroné de décourager l’enfant de huit ans d’appliquer à son oeuvre ses nouvelles facultés analytiques. Nous devons seulement l’empêcher de détruire ses pouvoirs syncrétiques primitifs qui gardent une telle importance, même pour l’artiste adulte. Le seul moyen d’y arriver serait de créer  autour de l’enfant un environnement adulte d’oeuvres d’artistes aussi spontanés que Picasso, Klee, Miro, Matisse, etc, qui pourraient maintenir aux côtés de sa conscience analytique nouvelle son ancienne vision syncrétique.” 5

Continuez à encourager sa créativité en lui fournissant du matériel et en évitant les jugements de valeur et les comparaisons. Si il en manifeste l’envie, inscrivez-le dans un atelier. Veillez également à ce que la pratique artistique reste un jeu en lui laissant une liberté d’action et de choix possible. D’après Pierre Savoie, “le sens du jeu n’enlève rien au sérieux d’une activité et de plus, il aide à dédramatiser les situations, à cause d’un niveau d’anxiété maintenu très bas”. 4

Après 11 ans

On remarque souvent une baisse de la créativité à cet âge-là. Beaucoup de pré-adolescents délaissent feutres et pinceaux, peut-être par souci de conformisme avec leurs pairs qui, eux aussi, se détournent de l’art. Les adultes ont sans-doute une part de responsabilité dans cet abandon général, que ce soit en dévalorisant cette activité considérée par beaucoup d’entre eux comme inutile, ou bien en critiquant la production des enfants. Il arrive tout de même que cette phase ne soit que temporaire et que le pré-ado retrouve de lui-même l’envie de créer, en particulier si il a été sensiblement imprégné, accompagné et encouragé tout au long de son enfance. 

Si malgré toutes les précautions prises, l’envie ne revient pas, proposez-lui de se tourner vers une autre activité artistique auquel il n’a peut-être pas encore pensé: écriture, musique, modelage, graff, vidéo, photo… le champ des possibles est infiniment vaste!

Si il reste réfractaire, tant pis. Souvenez-vous, la notion de plaisir est indispensable:

“C’est en jouant, et peut-être seulement quand il joue, que l’enfant ou l’adulte est libre de se montrer créatif”. 10


1. « C’est le regardeur qui fait l’oeuvre »– Marcel Duchamp
2. Victor Vasarely – Plasti-cité
3. « Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant ». Picasso
4. Pierre Savoie – Des arts à l’école pour préserver le mode perceptif : l’équilibre cognitif de l’enfant créatif
5. Ehrenzweig – L’ordre caché de l’art
6. Daniel Widlöcher – L’interprétation des dessins d’enfants
7. George-Henri Luquet – Les dessins d’un enfant
8. Arno Stern – Le jeu de peindre
9. Elise Freinet – L’enfant artiste
10. Winnicott – Jeu et réalité

6 commentaires

  1. Ouahou ! Super Laura ! Merci pour ce superbe article ! Très clair, il donne des pistes aux parents ! Et je suis très impressionnée par ta « Nature morte au pot bleu » ! Tes parents ont du sentir très vite que tu avais une grande sensibilité artistique ! Encore un immense merci pour ta contribution à ce blog !

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  2. Bravo Laura, ton article est très clair, soutenu par les paroles de créateurs,
    J aime aussi le déroulé suivant l âge de l enfant,
    Quelle belle maturité tu nous montres
    Bravo aussi pour tes nus et tes croquis portraits,
    Je t embrasse affectueusement
    Catherine Lasset

    Aimé par 1 personne

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