Plaidoyer pour les contes de fées

« Il était une fois, dans un pays lointain… »

 Ces mots vous font-il le même effet qu’à moi ? En les entendant, dits d’une voix suave, ou en les lisant dans un vieux livre, je glisse immédiatement dans une douce torpeur, mêlée d’un sentiment intense de curiosité ! Mon âme d’enfant se réveille et je plonge sous l’édredon, une lampe de poche à la main, pour pousser la porte du monde merveilleux des héros courageux, aux aventures fantastiques, où les crapauds parlent, les tapis volent, les marraines sont des fées… J’ai nommé : le pays des contes merveilleux, aussi appelés contes de fées !

Perrault_1695_ContesLes contes de fées, souvent inspirés par le folklore populaire, ont longtemps circulé de bouche à oreille, de conteur en conteuse, de veillées d’hiver en nuits d’été… au gré des vents de l’histoire des hommes et des femmes ! Certains viendraient de la nuit des temps (6000 à 8000 ans en arrière). Ils ne s’adressaient alors pas aux enfants, mais aux adultes, car ils « sont fertiles en instructions pour nous guider au travers des complexités de l’existence » (Clarissa Pinkola Estés).

Contrairement au mythe, le conte de tradition orale a pour cadre narratif principal le monde des hommes, avec son environnement animal, végétal et minéral, même si, notamment dans le cas du conte merveilleux, ce monde est souvent en contact avec celui des morts, des esprits, du petit peuple ou des dieux. 

C’est à partir de la Renaissance, et plus systématiquement au XVIIe siècle que les contes sont collectés et couchés sur le papier, par quelques grands « auteurs » qui créent ainsi un nouveau genre littéraire, citons parmi eux, Charles Perrault, et ses Contes de ma Mère l’Oye, en France, et les frères Grimm en Allemagne.

« Cachez ce sein que je ne saurais voir. »

Il est intéressant de noter que la retranscription à l’écrit de cet art oral finit par fixer les contes dans leur forme et leur contenu. On soupçonne certains collecteurs d’avoir parfois « purifiés » les histoires, par égard pour la religion ou la bienséance. « Au fil du temps, les vieux symboles païens ont été recouverts par d’autres, chrétiens. Ainsi, une vieille guérisseuse devient-elle dans un conte, une méchante sorcière, un esprit devient-il un ange, un châle ou un voile d’initiation un mouchoir (…). Des éléments d’ordre sexuels ont disparu (…). De la sorte, de nombreux contes riches d’enseignements sur le sexe, l’amour, l’argent, la mariage, l’enfantement, la mort, la transformation, ont-ils été perdus, comme ont été ensevelis les contes de fées et les mythes susceptibles d’expliciter d’anciens mystères féminins » (Clarissa Pinkola Estés).  Nous avons donc perdu beaucoup d’histoires au fil du temps, mais grâce à Clarissa Pinkola Estés ou d’autres conteurs d’aujourd’hui, qui pratiquent une sorte d’archéologie des contes, nous pouvons de nouveau lire ou écouter des contes pour adultes parfois très crus !

Femmes qui dansent avec les loups

Femmes qui dansent avec les loups 4e de couv

Je vous recommande cet ouvrage, qui est un livre de chevet pour moi (je l’ouvre parfois au hasard pour y puiser un conseil, une réponse à une question…). J’en ai toujours deux exemplaires à la maison, pour pouvoir en offrir un à une amie « dans le besoin » !..

Hans Christian Andersen et la Comtesse de Ségur 

Je souhaite ici réhabiliter ces deux auteurs, passés à la moulinette de la mode et déclassés un peu vite par les éditeurs de littérature jeunesse.

On connait Andersen pour sa Petite Sirène, La Petite Marchande d’allumettes, Le Vilain Petit Canard ou encore Les habits neufs de l’empereur, qui sont sans doute ses contes les plus connus et les plus vendus sous tous les formats possibles. Mais il en a écrit environ 150 et parmi les moins connus, il y a aussi quelques perles, comme Le compagnon de voyage, loin des clichés gentillets ! Ce que l’on trouve dans ses oeuvres, c’est un univers très personnel, parfois autobiographique, beaucoup plus proches des contes d’autrefois que ce que la culture enfantine d’aujourd’hui ose montrer aux enfants ! En voici un exemple :

« Ils traversèrent une longue allée dont les murs étincelaient d’une façon bizarre : c’étaient mille araignées enflammées qui montaient et descendaient rapidement. Ils arrivèrent ensuite dans une grande salle construite d’or et d’argent ; des fleurs larges comme des soleils, rouges et bleues, luisaient sur les murs ; mais personne ne pouvait les cueillir, car leurs tiges n’étaient que de vilains serpents venimeux, et les fleurs elles-mêmes n’étaient que le feu exhalé de leurs gueules. Tout le plafond était parsemé de vers luisants, et des chauves-souris couleur bleu de ciel y battaient des ailes. »

La Comtesse de Ségur est connue pour Les Malheurs de Sophie, que personnellement, j’ai détesté (alors que j’ai adoré L’auberge de l’Ange Gardien)… mais encore une fois, parmi une profusion d’histoires peut-être un peu démodées, la comtesse nous a laissé les Nouveaux contes de fées. Et là, nous sommes dans la quintessence même du conte merveilleux, avec des héros et héroïnes qui passent par des épreuves parfois cruelles pour arriver au bonheur, à la rédemption ! On pleure, on tremble, on rit, on ne peut plus oublier ses personnages : Blondine, Ourson, la princesse Rosette et le Roi Charmant, aidés de leurs marraines, la Fée Puissante et la Fée Prudente…

Un des plus grands plaisirs, de mon point de vue, c’est aussi la langue du XVIIIe-XIXe siècle, au vocabulaire riche et détaillé, qui faisait briller mes yeux de petite fille ! Quel enfant sait encore ce qu’est « un page », « l’âtre », « une cassette de pierres précieuses », « une voix de stentor », « un joug odieux », « une fatale curiosité » ?

Un exemple pour un vêtement :

« La robe était une amazone en velours bleu de ciel, avec des boutons de perles grosses comme des noix, elle était coiffée d’une petite toque de velours, avec une plume d’une blancheur éblouissante, qui retombait jusqu’à sa taille… Les brodequins étaient également de velours bleu, brodés de perles et d’or. Les bracelets et le collier étaient en perles si belles, qu’une seule eût payé tout le palais du roi. »

Et mon détail préféré :

« Sa robe était en gaze qui semblait faite d’ailes de papillons, tant elle était fine, légère et brillante; elle était parsemée de diamants qui brillaient comme des étincelles… Sa tête était à moitié couverte d’une résille de diamants qui tombaient jusque que sur son cou. Chaque diamant était gros comme une poire et valait un royaume. »

Je n’ai jamais très bien su ce qu’était la gaze, mais ce mot m’enchantait ! J’avais l’image d’une étoffe aérienne, fantastique ! Si toutes les petites filles d’aujourd’hui lisaient ces descriptions de toilettes merveilleuses, croyez-vous qu’elles pourraient encore s’affubler de ces costumes de princesses bon marché, en synthétique et mal cousus, qu’elles arborent toutes pourtant fièrement au Carnaval ? Pour ma part, c’était exclu !…

L’âge « doré » des illustrations

Maintenant que j’ai évoqué les descriptions extraordinaires de certains de ces contes, que dire des illustrations qui accompagnent les livres pour enfants ? Je ne suis pas de celles qui vont forcément plaider pour des planches magnifiquement dessinées, aux couleurs douces, poétiques et notoirement magnifiques ! Je reviendrai dans un prochain article sur l’éducation de l’oeil chez l’enfant.

J’aimerais juste faire remarquer qu’en matière d’illustration, on peut facilement glisser un petit peu de culture à nos chères têtes blondes, l’air de rien, en leur faisant découvrir les gravures de Gustave Doré… Elles sont en noir et blanc, parfois mises en couleurs a posteriori, mais les détails et la grâce de ses traits sont une référence qui inspire encore bon nombre de dessinateurs et de graphistes, de metteurs en scène et de costumières ! Clairement, on ne peut pas passer à côté de cet artiste toute son enfance et arriver à l’âge adulte sans avoir jamais vu, scruté, détaillé, caressé, dégusté, une illustration de Gustave Doré… Je vous laisse juge !

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Et Disney créa la princesse…

Les contes adaptés en dessins-animés par les Studios Disney sont tous devenus des classiques incontournables du cinéma mondial ! D’ailleurs, loin de moi l’idée de suggérer de ne pas aller les voir à leur sortie ! Cela créerait évidement un trou dans la culture de votre enfant, maintenant et même plus tard ! Cependant, il faut comprendre que ces versions sont bien loin des contes originaux ! Outrageusement édulcorées, elles n’en gardent souvent qu’une trame bien maigre, qui est ensuite rebrodée d’effets spéciaux, de personnages additionnels, comiques de préférence, et de chansons entêtantes…  Vous voyez à quoi je pense ???

Libérée, délivrée.gif

Ce que l’on peut cependant leur accorder, c’est le traitement de plus en plus « féministe » des héroïnes disneyennes. Nous sommes aujourd’hui loin des Blanche-Neige, Cendrillon et Belle au Bois Dormant insipides des années 1930 à 1960. Il faut attendre « La Belle et la Bête », en 1991, pour voir une héroïne Disney, qui prend son destin en main, au lieu de se laisser manipuler passivement par une marâtre machiavélique.

Mais globalement, il me semble que les studios Disney appauvrissent considérablement les contes, quand ils ne changent pas complètement l’histoire (comparez le conte Raiponce avec le film, et vous m’en direz des nouvelles !) à des fins principalement commerciales, et qu’ils privent les enfants de la richesse infinie des « textes » originaux qui sont beaucoup moins tendres qu’on le croit (encore une fois, relisez le vrai Raiponce !).

Dans le domaine du dessin animé, qui est aujourd’hui un des accès les plus immédiats aux contes pour les enfants, je voudrais ainsi mettre en avant d’autres productions, entre autres françaises, dont la qualité et la spécificité valent que l’on s’y intéresse ! Peu d’enfants de 8-9 ans les connaissent et pourtant quelle beauté des dessins et quelle richesse dans la symbolique !

Pour ne parler que des plus récents, signalons les magnifiques films de Michel Ocelot : Kirikou et la Sorcière (1998) · Princes et Princesses (2000) · Kirikou et les Bêtes sauvages (2005) · Azur et Asmar (2006) · Les Contes de la nuit (2011) · Kirikou et les Hommes et les Femmes (2012).

azur-&-asmar

Azur et Asmar – Premier film en 3D de Michel Ocelot : on ne peut qu’admirer la beauté des décors, inspirés  d’architectures existantes, comme l’Alhambra de Grenade, la Mosquée Bleue d’Istanbul, l’Eglise Saint Sophie ou la Mosquée de Cordoue!

(Notez que ce film magnifique a eu du mal à trouver un distributeur aux États-Unis à cause de la scène d’allaitement des deux bébés par la nourrice au début du film, qui est considérée comme « inmontrable » par les distributeurs américains ! Vous pouvez donc imaginer la bienséance des studios Disney, qui n’est pas sans rappeler celle des Perrault et Grimm ! Voir, littéralement, le paragraphe « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » ci-dessus.)

Voici aussi le premier long métrage de Sébastien Laudenbach qui réalise une perle, en 2016 : La Jeune Fille sans mains, un conte très ancien, présent avec des variantes, dans diverses traditions populaires (bretonne, russe, serbe…). Ecrit par les frères Grimm sous ce titre, au début du XIXe siècle, il reste mal connu : sans doute parce qu’il est l’un des récits les plus cruels d’un genre littéraire qui ne manque pourtant ni de noir ni de sang.

Et lisez aussi l’interprétation qu’en fait Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups, c’est passionnant!

 

Voilà, j’espère vous avoir donné envie de vous replonger dans les contes de fées merveilleux, qui ne sont ni mièvres, ni dépassés, mais qui exaltent au contraire le courage, la fidélité, l’amitié, la bonté d’âme, sans craindre de montrer que la vie est parfois douloureuse, mais qu’à force de ténacité et d’amour, on peut atteindre une liberté joyeuse et sereine, car durement acquise… et pas seulement un mariage avec un prince charmant et de nombreux enfants !

Et vous, aimiez-vous les contes de fées ? En lisez-vous à vos enfants ?

Laissez-moi vos commentaires !

 

 

6 commentaires

  1. Bonjour Géraldine, vous êtes juste sensationnelle! J’ai adoré vous lire, une vraie professionnelle! Bravo, c’est intéressant, surtout pour nous qui ne lisons pas assez. Je vais diffuser votre mail avec grand plaisir. Ma fille aime beaucoup lire , elle découvre la lecture à travers les petits livres de Johan mais vous m’avez donné envie de la plonger dans les contes… les fi-filles aiment bien les contes…. elle est en 4P, qu’est ce qu’elle serait capable de lire et aimer?

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour votre message! C’est très encourageant et ça me motive encore plus! 🙂
      En 4P, votre fille aura sûrement un Rallye Lecture sur les contes de fées!.. Mais il s’agit de petits livres, bons marché, avec des textes réécrits en français courant. Elle n’aura donc pas accès à une langue plus soutenue, mais c’est déjà un premier pied dans le monde des contes!

      Ce que je vous recommande, c’est d’aller à la bibliothèque/librairie pour lui choisir de beaux livres de contes (de fées, ou du monde), avec de belles illustrations, et si possible avec des textes originaux!
      Ensuite, prenez le temps de découvrir les contes ensemble : vous les lui lisez (même si elle sait lire!), elle regarde les images, commente, et vous répondez à ses questions si elle en a, mais n’essayez pas de savoir si elle a bien compris le sens précis de l’histoire en lui posant des questions de vérification! Ca serait trop scolaire! Et là, le but est vraiment de lui permettre d’entrer dans l’univers des contes pour le plaisir! Et cela devrait être un bon moment mère-fille! Si cela lui plait, elle reprendra le livre seule!
      Vous me direz ce que cette expérience a donné???
      A bientôt!

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  2. Merci Géraldine!

    J’ai lu ton dernier article sur les contes avant de m’endormir et pour une fois je n’ai pas cogité sur mon travail mais j’ai rêvé de fées et de lutins! Quel enchantement en me réveillant j’étais toute en joie! Les contes de fées ont fait leur effet 🙂
    Je prends beaucoup de plaisir à te lire et j’aime ton initiative de remettre au goût du jour des thématiques un peu oubliées.
    Je prends note du livre de Clarisse Pinkola Estés que tu recommandes et que je ne connaissais pas.
    Au plaisir de te lire et de suivre tes articles,
    Genevieve

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